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Sécurité? Djibo : l’aller-retour de tous les dangers

Depuis fin mars la ville de Djibo a e?te? place?e sous quarantaine force?e par des hommes arme?s non identifie?s interdisant toute entre?e et sortie et asphyxiant par la me?me occasion les populations qui manquent presque de tout. Une initiative citoyenne, le groupe d’action pour le Soum, de?cide de faire un don aux populations et pour le symbole, de se rendre physiquement sur place. Nous sommes du voyage, conscient que tout peut arriver en chemin. Te?moignage.

Le calme avant la tempète

Le périple débute à la porte principale du stade du 4 aout où rendez-vous a été donné pour le départ. À 5 heures 10 minutes, il y a déjà du beau monde. Des hommes, des femmes, certains plus âgés que d’autres, certains avec des sacs au dos, des valises ici et là et d’autres qui arrivent encore. Parmi eux, 3 connaissances : 3 confrères avec qui nous ferons chemin et avec qui nous partagerons frayeur, tristesse et fatigue pendant les 19 heures à venir. Bibata Dicko de Radio Oméga, Tiga Cheick Sawadogo de Lefaso.net et Gaston Sawadogo de L’Evènement. « Mais qui sont tous ceux-là ? Tout ce monde sera-t-il dans le même bus ? Y aurait-t-il un autre bus pour les journalistes ? », nous demandions-nous jusqu’à ce que celui qui s’occupe de la communication du projet « Action pour le Soum » s’approche de nous et donne un début de réponse à nos interrogations : « il semble que la plupart sont des fonctionnaires qui travaillent à Djibo. Ils profitent du convoi pour rejoindre leurs postes », nous explique-t-il. Et oui, tout le monde sera dans le même bus. Nous sommes quelque peu rassurés, mais entre nous savons-nous vraiment qui est qui dans ce contexte-là ? Les lueurs du jour nous laissent voir 2 pickups de police à 100 mètres de là.

Si c’est tout le dispositif qui va nous amener à Djibo moi je n’y vais pas. C’est trop léger comme dispositif », prévient Gaston Sawadogo qui montre son hésitation depuis un moment.

C’est autour de 6 heures 30 minutes finalement que le voyage commence. Le bus d’une cinquantaine de places de?marre en me?me temps qu’un ve?hicule 4X4 de couleur noire, dans lequel se trouve l’initiateur du groupe d’action pour le Soum Hamadoum Dicko, du stade du 4 aout, escorte? par les 2 pickups de la police nationale et emprunte le boulevard circulaire, puis l’e?changeur du Nord, et la route nationale 22 Ouaga-Kongoussi-Djibo. Entre la capitale tranquille de Ouagadougou et la ville aux milliers de de?place?s internes de Kongoussi le chemin se passe sans encombres. Occasion pour certains de rattraper le sommeil interrompu to?t ce matin. « Voici le camp des de?place?s », dit une voix dans le ve?hicule qui nous sort du sommeil. Des tentes sont visibles a? quelques centaines de me?tres du bitume. Au poste de gendarmerie, un renfort nous attendait. Le dispositif est lourd.

Plus que nous n’en avons jamais vu de pre?s. Digne d’un film hollywoodien. Plusieurs bino?mes de motards ouvrent la marche, suivis d’un ve?hicule blinde?. 2 pickups de la gendarmerie dote?s de fusils mitrailleurs (pas de pre?cisions sur le type exact) s’ajoutent aux 2 autres de la police. Trois ve?hicules 4X4 se joignent e?galement au convoi. Dans l’un d’entre eux se trouve le pre?sident de la CENI, Newton Ahmed Barry. Nous ne le saurons qu’a? l’arrive?e a? la mairie de Djibo. Mais entre Djibo et nous, il reste encore du chemin. Au propre comme au figure?.

Le début du film de suspense

Le convoi maintenant complet reprend la route vers la destination improbable de Djibo. Il est 9h40. Jusqu’ici, les discussions sont anime?es dans le bus qui nous transporte. A la sortie de Kongoussi, premier arre?t. Les membres des forces de de?fense et de se?curite? qui nous accompagnent discutent avec 2 civils en armes. L’un tient une AK47 et l’autre, une arme fabrique?e visiblement de fac?on artisanale.

« Apparemment ce sont des volontaires », nous dit notre voisin imme?diat Gaston Sawadogo qui se penche pour mieux voir – des volontaires dits pour la de?fense de la patrie auto de?signe?s appuient souvent les FDS dans la se?curisation des zones touche?es par le terrorisme. Apre?s quelques minutes d’e?changes, la colonne rede?marre. Elle va s’arre?ter encore plusieurs fois entre Kongoussi et Namissiguia, a? 36 km de Djibo. C’est ici que commence le film d’horreur. De?ja?, nous apercevons plus d’une dizaine de camions charge?s, aligne?s en file indienne.

Les échos qui nous parvenaient à Ouagadougou se confirment. Le blocus impose? a? la province du Soum et a? Djibo particulie?rement est donc re?elle et elle persiste depuis le mois de mars. Un jeune homme dans le ve?hicule explique que ces camions qui transportent des marchandises et des personnes attendent depuis plusieurs jours. Encore quelques e?changes entre les forces de se?curite? et les transporteurs et nous reprenons le chemin. L’aubaine est bien trouve?e pour les transporteurs de rallier la ville de Djibo. Ils se mettent imme?diatement en route et allongent le convoi. A quelques centaines de me?tres seulement de la?, un poste de gendarmerie de?sormais fanto?me. Les impacts de balles se laissent voir sur le mur affaisse? d’un co?te?. Instruction est donne?e pour que les ve?hicules se suivent a? la trace. Le reste du chemin est tre?s dangereux. Il se fera la plupart du temps hors de la route officielle faite de terre rouge. Le convoi privile?gie les pistes sinueuses et sablonneuses arrose?es visiblement ce matin par une fine pluie.

Entrée en zone dangereuse

Le convoi roule désormais à pas de tortue. Les arrêts se comptent par dizaines. Certains plus courts que d’autres. Parfois ils peuvent prendre jusqu’à 30 minutes. Les motards sillonnent les environs. Un avion, que nous n’avions pas encore remarqué, vole au-dessus de nos têtes. A chacun des arrêts presque, les forces se déploient, prennent des positions autour des véhicules. Les pantalons treillis délavés pour certains, déchirés par endroit pour d’autres, témoignent de ce qu’endurent ces soldats, armés jusqu’aux dents, gilets pare-balles sur les épaules et casques sur la tête. L’air devient lourd pour les civils que nous sommes. Le silence ne se négocie plus. Il est là, pesant. Les regards sont inquiets et les mines sont graves. Les plus curieux observent la scène à travers les fenêtres vitrées. « Les FDS aussi soufrent hein », souffle Cheick Sawadogo, notre confrère de lefaso.net assis devant nous. « Nous les critiquons mais il faut reconnaitre que leur travail aussi n’est pas aisé », dit-il, en prenant quelques images pour son reportage. On s’arrête encore et encore, et on reprend la route.

Sur le chemin de terre rouge que nous empruntons par moments, des excavations sont visibles, faisant penser à des cratères laissés par les explosions de mines. Des débris de véhicules ne sont parfois pas loin. A d’autres endroits ce sont des douilles d’armes à feu que nous remarquons. Nous arrivons à Gaskindé, à 25 km de Djibo. C’est ici que l’ancien député-maire de Djibo Oumarou Dicko a été tué, ainsi que ses 3 compagnons le 3 novembre 2019, alors qu’il se rendait à Ouagadougou. Aucun signe de vie autour de nous. Les maisons que nous voyons de loin semblent abandonnées. Plusieurs véhicules également sont abandonnés au milieu de la route. Sur un camion chargé de packs d’eau minérale, on distingue clairement des impacts de balles et un pare-brise brisé. Un mini-bus est également criblé de balles. Les balluchons et autres affaires sont toujours sur le toit. Plus loin, sur le bas-côté de la route, un corps sans vie en décomposition finit de nous enlever toute envie de regarder par les fenêtres. Mais à la fin de la mission, nous entendrons plusieurs personnes parler de 6 corps au total qu’ils ont aperçus au bord de la route. Nos inquiétudes se renforcent et nous pensons au pire : et si nous subissions le même sort que toutes ces personnes innocentes tuées sur ce tronçon sans état d’âme ? Et si le dispositif sécuritaire n’était pas suffisant ? Et si les terroristes ont eu le temps de miner le reste du chemin que nous empruntons ? Et que diable faisons-nous ici alors que les vivres auraient pu juste être convoyées sans mobiliser autant de monde ? …

Nous sommes maintenant à hauteur de Mentao, commune connue pour abriter un camp de réfugiés venus du Mali voisin en 2012. Ce camp a essuyé plusieurs attaques qui ont visé les positions des forces de défense et de sécurité chargées de sécuriser le site, qui ont fini par quitter les lieux. « Il y avait toutes les commodités », nous explique Cheick Sawadogo qui suit la situation dans la zone depuis une longue période. « Il y avait des écoles, des pouponnières, des centres de santé, des organisations humanitaires, … mais actuellement tout est désert », ajoute-t-il en indiquant du doigt les bâtiments en dur dressés au milieu du désert. Autour de nous, les discussions reprennent progressivement. Djibo n’est plus loin.

L’impression d’être abandonne?

Nous y voilà enfin. A l’entrée de Djibo, la même scène de Namissiguia nous accueille. Une quinzaine de camions et de mini-bus en position de départ attendent. Certains conducteurs semblent avoir élu domicile dans leurs carrosses ou en dessous, à observer les nattes accrochées au flanc des camions. Debout à côté de leurs véhicules ils fixent tous le regard sur l’impressionnant convoi qui entre dans la ville. « On est enfin arrivés », soupire la dame derrière nous dans le véhicule. Elle est agent de santé dans un village situé à 25 km de Djibo et elle avait quitté la localité pour Ouagadougou après des menaces des groupes armés qui écument la province. « Quand on partait c’était très difficile. On a déserté le coin à cause de l’insécurité. On a même été poursuivis et on a été blessés », confie-t-elle avec beaucoup d’émotion. Avec son collègue assis à sa droite, ils disent être contraints de revenir parce qu’un communiqué les appelle à rejoindre leurs postes sous peine de sanctions. « Ce convoi était vraiment une opportunité pour nous », lâche cet homme d’une trentaine d’années. Lui aussi a fui son poste après une attaque contre le village. Apparemment plus déçu que sa collègue, il fulmine dans notre micro :

« Nous n’avons même pas l’impression d’être au Burkina. Nous avons l’impression que nous sommes dans un autre pays. Personnellement j’ai l’impression d’être abandonné ».

« Il faut qu’ils jettent un coup d’œil ici à Djibo », plaide-t-il à l’endroit du gouvernement. Et sa collègue d’ajouter : « Si j’ai la chance de repartir à Ouaga, je ne pense que pas que je vais reprendre cette voie encore. A tous mes camarades qui sont restés à Ouaga je vais leur dire de ne pas emprunter la voie ».

Lorsque nous arrivons à la mairie de Djibo, il est 14h30. Nous venons de parcourir 200 km en 8 heures, pour un trajet qui dure environ 4 heures en temps normal. Si nous voulons retourner dans le confort de Ouagadougou, il n y a pas de temps à perdre. La cérémonie de don de vivres qui justifie notre présence ne durera qu’une heure d’horloge, précédée d’un entretien de quelques minutes dans le bureau du nouveau maire Idrissa Dicko et d’un au-revoir au pas de hâte. Même le déjeuner prévu a été reporté pour plus tard. Et pour Newton Ahmed Barry, président de la CENI, ce bref séjour malgré les risques encourus n’est qu’un « symbole » de la solidarité entre Burkinabè. Mais, dit-il à l’endroit des populations du Soum, « ce qui vous importe et ce qui nous importe le plus est que nous puissions ramener le Soum comme il était avant et que l’on puisse dans cette belle cité aller où on veut, quand on veut, comme on veut ». Dès 16h, nous voici encore en route. Selon les organisateurs, le renfort sécuritaire a prévenu que si la délégation faisait 30 minutes de plus, il ne serait plus capable de garantir la sécurité pour le retour vers Ouagadougou avant le lendemain. Or, passer la nuit à Djibo n’était pas envisageable. Une autre partie non moins périlleuse du périple nous attendait donc. Mais cette fois-ci, le rythme est moins lent et l’avancée semble plus rassurée. Les camions stationnés à la sortie de Djibo profitent s’engouffrer dans la caravane pour sortir de cette ville sous quarantaine forcée.

Fin du cauchemar pour nous, pas pour Djibo

Notre longue journée s’achève autour de 23 heures lorsque nous arrivons au quartier Hamdalaye de Ouagadougou. Dans cette ruelle d’eaux stagnantes et d’odeurs de bouses de vaches, nous sortons du bus comme d’un cauchemar qui n’aura que trop duré. Mais si le nôtre prend fin ici, celui des Djibolais et des Soumois continue et n’est pas prêt de se terminer. Comme l’a dit notre confrère Gaston Sawadogo dans l’une de nos discussions en cours de route, « c’est une situation assez interpellatrice. Les populations de Djibo et localités environnantes vivent une douleur silencieuse. Quand la nuit tombe, ils se posent toujours cette question : est-ce que demain matin nous serons encore vivants ? ». Définitivement, quelque chose doit être fait, et très vite.

Abdoul Fhatave Tiemtoré

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