Home > Société > Les oubliés des politiques de santé, invisibles et nombreux

Les oubliés des politiques de santé, invisibles et nombreux

En santé comme dans d’autres domaines, pour résoudre un problème, encore faut-il le concevoir, le nommer et avoir le courage de s’y confronter. Elise Cannuel s’intéresse aux oubliés des politiques de santé dans son Bulletin de santé du 11 septembre.

Suicides et troubles mentaux, un grand tabou

Que sait-on du suicide au Burkina ? L’OMS publiait en 2014 un rapport recensant 485 suicides au Burkina en 2012. Certes, c’est à peu près 8 fois moins que les morts du paludisme mais ce n’est tout de même par rien. Que dit-on du suicide au Burkina ? Pas grand-chose, c’est un phénomène complexe mais aussi tabou. On se suicide de honte, de désespoir, de solitude et d’abandon. Plus largement, les troubles mentaux et ceux qu’on appelle les « fous », c’est comme s’ils n’existaient pas. Mais en 2015 une étude montrait que 41% des Burkinabè de plus de 18 ans souffraient de troubles mentaux divers. Il y a des troubles visibles et ceux qu’on ne voit pas. Il manque une véritable politique de santé mentale au Burkina. Stigmatisation, accès aux soins difficiles, jusqu’au suicide pour certains, faute de lien social : serait-ce quelque chose qu’on ne veut pas voir car c’est là où la communauté a raté ?

Des réalités qu’on ne peut pas nommer

Il y a des réalités indicibles en prison : les relations sexuelles et viols entre détenus. Un rapport d’Expertise France sur les conditions sanitaires en prison aborde la question avec précaution, demandant aux détenus s’ils avaient vu des relations sexuelles entre codétenus. 8% ont répondu oui. Ils font partie des groupes les plus exposés au VIH : 2,17% de séropositifs en 2017 selon le Secrétariat Permanent du Conseil National de Lutte contre le Sida. Ils sont même 3,6% dans le Centre, contre à peu près 1% dans la population générale. Va-t-on pour autant sensibiliser en prison ? Non, il faudrait pour cela reconnaître que ça existe, que l’administration pénitentiaire n’arrive pas à l’empêcher et qu’en général, des hommes qui ont des rapports avec d’autres hommes, ça existe.

Déplacer les problèmes, se voiler la face

Les tabous et non-dits persistent au détriment de la santé de tous : on parlait de santé mentale et de santé sexuelle. Par exemple les 105 000 avortements clandestins en 2012 au Burkina selon l’Institut Guttmacher, va-t-on vraiment en parler ? Au Burkina, il n’y a pas d’éducation sexuelle pour les adolescents, pourtant on dit à longueur de rapports et d’ateliers qu’elle est nécessaire. Dans un tout autre domaine, parlons des déplacés internes et de leurs immenses besoins en santé. En les repoussant vers les sites d’accueil, on les rend invisibles, on se voile la face, ce qui est plus confortable. Et on n’agit pas à la hauteur de l’enjeu. Les tabous et autres non-dits vont semble-t-il jusqu’à impacter les politiques de santé, jusqu’à rendre impossibles des actions nécessaires.

Besoins réels vs. intérêts des décideurs

Les politiques de santé ne sont pas forcément élaborées selon des critères rationnels, c’est ce qu’écrivent des chercheurs dans l’ouvrage intitulé « Des idées reçues en santé mondiale » paru en 2015 aux Presses de l’Université de Montréal. Le VIH en est un très bon exemple. Il y a des financements internationaux : la lutte contre le VIH, c’est 30% de l’aide globale en santé mais c’est seulement environ 6% de la charge totale des maladies. Voilà un premier biais. Il y a beaucoup d’argent mais comment est-il utilisé ? Au Burkina, les détenus ne sont donc pas pris en compte, pas plus que les hommes ayant des rapports avec d’autres hommes. Voilà un deuxième biais. Les données sont là, les réalités sont connues mais qui dit politiques de santé dit choix selon des principes, valeurs et intérêts. Du coup, on ne répond pas forcément aux besoins identifiés. Il y a pourtant des réalités trop préoccupantes pour faire comme si de rien n’était. Mais pour définir des interventions pertinentes dans les domaines sensibles, il faut ce qu’on appelle du courage politique.

Suivez le Bulletin de santé d’Elise Cannuel chaque mercredi dans Oméga matin entre 6h30 et 7h et dans Oméga soir entre 18h30 et 19h.

Laisser un commentaire