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Target Malaria : des moustiques OGM et beaucoup de questions

L’Agence Nationale de Biosécurité a donné son feu vert au projet Target Malaria pour lâcher des moustiques génétiquement modifiés dans l’ouest du Burkina. Target Malaria nous promet la fin du paludisme mais les populations, des ONG mais aussi certains scientifiques s’inquiètent. C’est le sujet qu’Elise Cannuel aborde dans son Bulletin de santé du 12 septembre.

A moins d’être biologiste, difficile de comprendre la technologie mise en œuvre par le projet Target Malaria, plus difficile encore de se forger une opinion. En tant que journaliste, nous avons consulté des sources pour y voir plus clair dans le concept mais aussi dans les positions des uns et des autres. Target Malaria est dans la première phase d’un projet innovant financé par la fondation Bill et Melinda Gates à hauteur de 70 millions de dollars. Cette première phase implique de relâcher des moustiques génétiquement modifiés dans la nature à une vingtaine de kilomètres de Bobo Dioulasso ; cette phase pourrait survenir dans les semaines qui viennent. Ces moustiques modifiés sont des mâles stériles. Ils s’accoupleront avec les femelles sauvages mais les œufs n’arriveront pas à maturité, il n’y aura donc en principe pas de nouveaux moustiques.

Une deuxième étape plus complexe et aux conséquences incertaines

La deuxième étape du projet Target Malaria mettra en œuvre une technologie encore plus complexe que les scientifiques francophones appellent le forçage génétique. L’idée est d’aller contre les lois de l’hérédité qui veulent qu’un caractère porté sur un chromosome d’un parent a une chance sur deux d’être transmis à la descendance, puisqu’il y a deux parents. Avec le forçage génétique, on force la transmission d’un caractère d’un parent pour le transmettre à coup sûr à la totalité de la descendance. Target Malaria nous dit que l’accouplement des mâles modifiés avec les femelles sauvages ne produira alors que des mâles. Il n’y aura plus de femelles et donc plus de reproduction et ce sera la fin de ces moustiques. Selon le projet, cela prendrait moins de deux ans.

De nombreuses voix s’élèvent contre le forçage génétique

En théorie, le forçage génétique appliqué à des moustiques pour éliminer la totalité de l’espèce vecteur de transmission du paludisme semble la solution idéale pour combattre un fléau qui a tué 4000 personnes au Burkina Faso en 2016. En pratique, l’avenir nous dira si le remède ne sera pas pire que le mal. Alors que le projet s’apprête à lancer sa première phase, les questions sont nombreuses. D’abord, les habitants de la zone concernée auraient donné leur consentement mais ont-ils toutes les informations ? De leur côté, le Collectif citoyen pour l’agroécologie et la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain Burkina Faso ne sont pas d’accord. Avant cela, en 2016, plus de 150 ONG avaient appelé, lors la treizième conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique, à un moratoire sur le forçage génétique face au risque de dissémination c’est-à-dire, dans le doute, à attendre de voir. Comment s’assurer en effet que les moustiques ne partent pas loin, y compris dans des pays qui n’ont pas autorisé le projet ? Et puis des scientifiques se posent des questions et appellent à la prudence. Pour preuve, ce catalogue de recommandations publié en 2015 par 27 scientifiques dans la revue Science. Elles portent notamment sur le confinement des installations des laboratoires, la règlementation et l’évaluation des risques. L’un de ces scientifiques, cité par le journal Le Monde, cite certains risques : que le processus transforme autre chose dans le génome du moustique et qu’il y ait transmission entre espèces, car le moustique est mangé par les araignées, les chauve-souris ou encore les oiseaux.

D’autres méthodes sans risques qui ont fait leurs preuves

Face au paludisme, l’Organisation Mondiale de la Santé privilégie pour sa part les moyens qui ont fait leurs preuves, à savoir les moustiquaires imprégnées et la prévention par des médicaments. Grâce à cela, elle veut faire reculer le paludisme de 40% d’ici 2020. Selon les derniers indicateurs du paludisme publiés en juillet dernier, près d’un enfant de moins de cinq ans sur deux ne dort pas sous moustiquaire au Burkina Faso. On peut donc encore progresser avec ces méthodes simples et efficaces, des méthodes que les populations peuvent comprendre et accepter d’utiliser. C’est cela qu’on appelle un consentement éclairé. Terminons en disant que le principe de précaution existe en droit au Burkina, à travers l’article 09 de la loi 006 de 2013 portant Code de l’environnement : « lorsque les conséquences d’une activité sont inconnues ou même lorsque leur survenance est incertaine, des mesures de précaution doivent être prises. Celles-ci peuvent consister en l’interdiction de l’activité tant que la preuve de l’absence d’effets dommageables n’a pas été rapportée ». L’Agence Nationale de Biosécurité a passé outre ce principe de précaution en autorisant le lâcher de moustiques génétiquement modifiés dans la nature.

Suivez le Bulletin de santé d’Elise Cannuel chaque mercredi dans Oméga matin entre 6h30 et 7h et dans Oméga soir entre 18h30 et 19h.

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