Home > Politique > Violences et harcèlement sexuel : vers une libération de la parole ?

Violences et harcèlement sexuel : vers une libération de la parole ?


A l’occasion du FESPACO, des femmes de cinéma ont dénoncé le harcèlement et les violences dans leur milieu. Après les mouvements « me too » aux Etats-Unis et « balance ton porc » en France, voici « même pas peur ». La parole des femmes se libère-t-elle au Burkina ? Elise Cannuel est allée à la rencontre de femmes de différents domaines professionnels.

Parmi les femmes à l’origine du mouvement « même pas peur », l’actrice et réalisatrice burkinabè Azata Soro, victime de coups et blessures lors d’un tournage en 2017. Elle confie : « voir mon agresseur sélectionné au FESPACO, j’en ai pleuré… Les femmes m’ont soutenue, ça m’a donné le courage d’en parler ». Elle dit avoir été victime de harcèlement pendant des années avant d’être agressée physiquement. « Tout a commencé en 2011, quand j’ai commencé à travailler avec lui en tant qu’actrice. Il y en a eu tellement, des appels tardifs, des propositions… Jusqu’au 30 septembre 2017 sur le tournage de sa série. Quand j’ai commencé à parler, il m’a dit de me taire. Il m’a dit, si tu ne te tais pas, je vais te tuer. Il a cassé la bouteille et il m’a déchiré le visage. Il m’a défigurée ». Azata Soro dit vouloir que « les agresseurs comprennent que désormais, les femmes vont parler ».

Qu’en disent les femmes burkinabè, dans les autres domaines ? Selon Monique Ilboudo, juriste, ancienne ambassadrice et ancienne ministre des droits humains, le harcèlement sexuel et les violences sexistes sont très répandus : « chaque fois qu’il y a des relations d’inégalité ou de pouvoir, que ce soit à l’université, au cinéma, en politique et même dans l’Eglise, on peut retrouver ce type de comportement ». Elle salue le courage d’Azata Soro et souhaite que les dénonciations se multiplient. « Oser témoigner peut faire changer les choses mais individuellement les femmes sont toujours plus réticentes parce qu’elles craignent des représailles. Dès lors qu’elles sont nombreuses à le faire, c’est plus facile. Il faut d’abord cette phase de dénonciation. Que les hommes sachent qu’ils ne sont plus à l’abri et qu’ils peuvent être dénoncés. »

Nestorine Sangaré, Directrice exécutive du Centre de Recherche et d’Intervention en Genre et Développement, fait partie des femmes qui osent parler. Cela lui a valu les surnoms de « terreur » et de « police genre », dit-il en riant. Elle a dénoncé le harcèlement sexuel qu’elle a subi lors d’un stage, alors qu’elle avait une vingtaine d’années. Cet homme a été sanctionné par la suite. Une affaire « qui a été très haut », selon elle. « La personne a été mutée ailleurs et a continué avec d’autres femmes », précise l’ancienne ministre. Nestorine Sangaré se dit toujours reconnaissante envers ceux qui l’ont crue et soutenue, hommes comme femmes. Elle appelle à la solidarité envers les victimes : « il y a toujours, chaque jour, une femme qui est harcelée et qui a besoin de quelqu’un à qui parler ».

Le parcours de Bintou Diallo, Directrice de Africa Tomorrow et consultante associée à Tall Média, a lui aussi été marqué par des faits de harcèlement sexuel répétés. « Je refusais, à certains moments je faisais l’idiote, je faisais semblant de ne pas comprendre. J’ai dû quitter le bureau régional de l’Unesco. Très vite, il a fallu que je fasse un choix entre ma dignité et ce poste ». Même si des recours sont possibles dans certains cas, c’est selon elle trop compliqué : « tu vas sortir les preuves où ? il faut que tu prouves que la personne a fait… Tu n’arriveras jamais à bout de ton recours. » Pour elle aussi, il est indispensable que les victimes parlent et que la honte change de camp. « Nous les femmes, nous avons assez porté la honte des autres. L’homme qui sait que tu as besoin de ce travail et qui te fait ça, c’est lui qui devrait avoir honte, ce n’est pas toi ».

Dans le monde de la mode, les pratiques de harcèlement sexuel sont monnaie courante, estime Stéphanie Dabira, mannequin photo, chroniqueuse et blogueuse : « sur les réseaux sociaux, souvent vous recevez des messages à caractère pornographique. Ils se croient tout permis. Et après les défilés, les filles sont acculées par les stylistes, les coachs, le public… Une fois, à la fin d’un défilé, on m’a abordée pour me demander, est-ce que vous offrez des services après ? Il a ajouté, ne faites pas semblant de ne pas me comprendre… J’étais scandalisée ! C’est un manque de respect. C’est généralisé. »

C’est également sur les réseaux sociaux qu’Augusta Palenfo, artiste comédienne, se dit victime de harcèlement : « en tant que femme, on subit d’une manière ou d’une autre l’agression de certains hommes. Des gens m’ont harcelée, ils voulaient absolument sortir avec moi, même des petits frères, ils m’envoyaient des messages. Je sais que je ne suis pas la seule ! »

Amélie Gué, journaliste, appelle les femmes à dénoncer ce qu’elles subissent. « Elles sont combien à être prêtes à aller dénoncer ? Les victimes s’autocensurent. C’est comme les questions de viol. On ne voit pas le violeur mais celle qui est violée. En plus de la souffrance qu’elle endure, elle se tait », regrette-t-elle. Elle dit avoir la chance de n’avoir jamais subi de harcèlement dans le cadre professionnel. Elle affirme échanger avec des consœurs sur ces problématiques et évoque des pratiques de chantage, notamment dans le domaine audiovisuel. « Je suis pour la dénonciation ! », s’exclame-telle, saluant, elle aussi, le courage d’Azata Soro.

Laisser un commentaire