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Yirgou: « ce n’est pas une affaire qui peut se régler du jour au lendemain » (Abdoul Kader Nagalo, procureur du Faso près le TGI de Kaya)

A l’initiative du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC), une marche de protestation pour réclamer vérité justice suite aux tueries survenues en début janvier à Yirgou (Centre-Nord du Burkina) a été organisée le samedi 23 février 2019. Et parlant de ce drame, nos confrères des Editions « Sidwaya » ont rencontré Abdoul Kader Nagalo, le procureur du Faso près le Tribunal de grande instance (TGI) de Kaya pour s’enquérir de l’évolution du dossier. Nous vous proposons in extenso l’interview.

Sidwaya (S) : Où en êtes-vous avec les enquêtes sur le drame de Yirgou?

Abdoul Kader Nagalo (A.K.N.) : L’enquête a débuté depuis le 1er janvier 2019, puisque nous nous sommes rendus sur le terrain lorsque nous avons été informés que le chef de Yirgou et d’autres personnes ont été abattus. Nous avons donné des instructions aux Officiers de police judiciaire (OPJ) qui sont sur place à Barsalogho pour constater les faits. A la date du 21 février 2019, cette enquête est toujours en cours et les auditions se poursuivent.

S. : Des arrestations ont-elles été opérées ?

A.K.N. : Le but de l’enquête est de parvenir à des arrestations et lorsqu’on écoute les victimes, il y a des noms des présumés auteurs qui sont cités. Mais il faut faire des recoupements pour pouvoir agir conséquemment.

S. : Avez-vous enregistré des plaintes des proches des victimes ?

A.K.N. : Que ce soit des victimes ou des témoins, ils sont en train d’être auditionnés. Les familles des victimes sont représentées par le Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC) qui nous a rencontrés. Cette structure a aussi un conseil qui pouvait se constituer partie civile dès le début de l’affaire, mais jusqu’à preuve de contraire, officiellement, au niveau de la gendarmerie de Barsalogho, nous n’avons pas été informés d’une quelconque démarche dans ce sens. Il faut cependant préciser qu’en la matière, on n’a pas besoin d’une plainte pour ouvrir une enquête. Le procureur se saisit dès lors qu’il est informé que des infractions ont été commises sur un territoire relevant de sa juridiction et c’est ce qui a été fait.

S. : Quelles difficultés rencontrez-vous dans la mise en branle de la machine judiciaire ?

A.K.N. : Des difficultés, il en existe ! Premièrement, les gens dont les noms sont cités comme présumés auteurs lors des auditions se trouvent être des porteurs d’armes. Il faut trouver la manière qui convient pour procéder à leur interpellation, afin d’éviter que cela ne débouche sur d’autres incidents. Ensuite, les témoins et victimes sont repartis sur des sites d’accueil et leur nombre élevé rend la tâche difficile aux OPJ qui travaillent dans les conditions d’une enquête ordinaire. Alors que si ces derniers avaient les moyens spécifiquement destinés à l’affaire Yirgou, cela aurait pu permettre d’accélérer le travail sur le terrain. Il n’y a pas de disposition particulière. Je me rends personnellement sur le terrain avec mes propres moyens, chaque semaine, pour rencontrer l’équipe d’enquête sur place. Sans oublier que nous avons affaire à des individus armés non identifiés qui peuvent suivre tout ce que nous entreprenons sur le terrain. Pendant ce temps, nous entendons certains hommes politiques dire sur des plateaux de télévision que la justice ne fait pas son travail.

S. : D’aucuns trouvent que la procédure est lente, si bien qu’il faut craindre que les bourreaux n’effacent des traces ou ne s’enfuient. Qu’en pensez-vous ?

A.K.N. : Je peux m’asseoir dans mon bureau et donner des instructions d’arrêter des gens. Mais une chose est de donner des ordres et une autre est de s’assurer que toutes les conditions sont réunies sur le terrain pour leur exécution. Les gens ne disent pas la vérité sinon, vu la procédure, ce n’est pas une affaire qui peut se régler du jour au lendemain. C’est une démarche qui est prévue par la loi. Dans la procédure judiciaire, lorsque le juge prend une décision, l’avocat peut décider de faire appel et le dossier ira à la Cour d’appel. Elle va statuer avant que le dossier ne redescente.

S. : Nous assistons actuellement à une guerre de chiffres concernant le nombre de morts. Le gouvernement avait donné 49 personnes alors qu’une organisation de la société civile, le CISC, vient d’évoquer 210. Quelle est la réalité?

A.K.N. : Je pense qu’au moment opportun, nous allons faire une communication sur les chiffres auxquels nous serons parvenus. Les gens doivent comprendre que nous faisons un travail scientifique. Vous ne pouvez pas sur la base de simples déclarations, avancer des chiffres sur le nombre de morts. Nous ne travaillons pas de la sorte. Nous prenons en compte ce que les OPJ ont constaté sur le terrain. Et nous faisons la part des choses avec des personnes portées disparues. Nous travaillons de sorte à apporter la preuve de personnes décédées. J’ai comme l’impression que le CISC est parti sur la base de déclarations de témoins. Là où c’est regrettable, le 7 janvier dernier, nous avons fait un appel à témoin. Les OPJ sont sur le terrain, si les gens étaient sincères, ils auraient pris attache avec nous pour indiquer les tombes découvertes. Il ne s’agit pas de faire la politique. Il y a un drame qui est survenu, nous devons trouver des solutions pour l’avenir, de sorte que ce genre de situation n’arrive plus. Nous devons donc faire la part des choses entre les personnes décédées et celles portées disparues. Il y a des lieux qu’on nous avait indiqué où il y aurait 10 morts, mais lorsque les OPJ sont allés constater, c’était trois corps et vice versa.

S. : Le CISC assimile les tueries de Yirgou à un génocide. Etes-vous de cet avis ?

A.K.N. : Je ne peux pas, pour l’heure, me prononcer sur la question. Lorsque les enquêtes seront bouclées, toutes les qualifications d’infractions qui auraient été commises pendant les évènements ressortiront dans le dossier. On ne peut qualifier ou définir un chef d’accusation que sur la base des éléments contenus dans le dossier.

S. : Certains justiciables trouvent que la Cour pénale internationale (CPI) doit se saisir de ce drame. Est-ce une possibilité ?

A.K.N. : Je n’ai aucun avis à émettre sur ce sujet.

S. : A quand peut-on s’attendre à un jugement de cette affaire?

A.K.N. : C’est le terrain qui commande la manœuvre. Mais généralement dans ce genre de dossier, la procédure prend du temps, puisqu’à la fin des enquêtes, il faut nommer des juges d’instruction qui, à leur tour, ouvriront une information judiciaire. Il n’y a pas d’a priori dans une procédure judiciaire. Tous ceux qui sont présentés comme présumés coupables doivent être entendus pour éviter que des innocents ne soient poursuivis et peu importe le temps que cela prendra.-

S. : Quelles leçons doit-on retenir de cette affaire ?

A.K.N. : Le vivre-ensemble a pris un coup dans ce drame de Yirgou et le Burkina Faso doit se donner les moyens de conduire le dossier à terme pour que les coupables soient punis à la hauteur de leurs crimes. Sinon nous ne sommes pas sortis de l’ornière avec des citoyens qui se baladent les armes en bandoulière dans un Etat de droit. De telles pratiques ne favorisent pas la lutte contre le terrorisme quand on sait que les assaillants peuvent se faire passer facilement pour des éléments de groupe d’autodéfense et circuler librement puisque ces derniers refusent de se faire contrôler par la police et la gendarmerie. Une fois, j’ai convoqué deux des leurs à Kaya et ils étaient une centaine à venir répondre, envahissant le palais de justice. L’autorité politique est prise au piège face au débat polémique sur leur dissolution, mais cela n’augure pas de lendemains meilleurs.

S : Quel message avez-vous pour le profane qui ne comprend pas toujours la justice dans son fonctionnement ?

A.K.N. : Nous demandons aux uns et autres d’être patients et de laisser la procédure judiciaire suivre son cours. Depuis les premières heures, nous nous sommes saisis du dossier mais, il y a beaucoup de gens à auditionner et le déplacement des populations rend davantage la tâche difficile. Plus de 200 personnes ont déjà été entendues et les OPJ travaillent sur le terrain avec les moyens de bord. S’agissant des arrestations, elles ne peuvent être engagées qu’à la fin des auditions.

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